Faire la paix ou apprendre comment être en conflit
 - La différence entre pacifisme et médiation

Nous avons récemment été appelés à l’aide par un de nos partenaires du bout du monde : deux représentants d’une très grande association française invitaient la population, très multi-ethnique, de cet archipel, à venir les écouter parler de résolution de conflit, de non violence et de pacifisme. Leur thèse était simple: les conflits interpersonnels n’existeraient pas, il n’y aurait que des conflits d’appartenance. Thèse dangereuse s’il en est puisque je n’appartiendrai jamais tout à fait à ton groupe d’origine comme toi tu n’appartiendras jamais tout à fait au mien, même par alliance, naturalisation, etc. On peut essayer toutes les méthodes de résolution de conflit ou de négociation, on peut essayer de faire la paix entre les parties, il restera toujours un écart irréductible, si petit soit-il. Dans ce pays d’outremer, confronté bientôt aux élections, sur fond de référendum d’auto-détermination, la thèse était clairement politiquement marquée mais les intervenants des apprentis sorciers. 

La classification des conflits en grandes familles (appartenance, identité, territoire, intérêt, etc.) est déjà ancienne; elle est dépassée car elle tend à enfermer les médiateurs dans des schémas prédéfinis, et les médiants dans ceux des médiateurs. Cette classification est contreproductive en médiation car elle vient grever la capacité de créativité nécessaire pour sortir durablement d’un conflit.

Peut-on sortir d’un conflit d’appartenance?

Le conflit, peu importe qu’il soit d’appartenance, se déroule au niveau de Sôma, le corps et les émotions qui l’agitent, et de Psychée, l’âme, le mental, conscient, subconscient et inconscient, si l’on veut bien juxtaposer la vision antique des mortels et la vision moderne, freudienne, de l'Homme. Or la sortie d'un conflit se situe toujours au niveau de Noos, l’esprit, ce qui dépasse la dimension individuelle, qui nous appelle à nous dépasser en tant qu’être singulier, le registre des valeurs, ce qui rassemble les êtres au delà de leurs différences. 

Dès lors, c’est sur le plan des valeurs universelles, de celles qui nous rassemblent par-delà nos appartenances, qu’il faut se situer, et non sur celui des besoins individuels ou des liens inter-individuels, des appartenances qui nous lient en elles et nous séparent des autres. 

Un conflit d'appartenance est tout simplement un conflit de loyauté, de fidélité à son groupe, à ses parents, à sa famille, à sa tribu, à sa langue, à sa religion, ou à celles de ses parents ou de son groupe. Ce conflit peut aller jusqu'à la fidélité à une condition, de pauvreté, de malheur. Cette loyauté exige de ne pas trahir, cette appartenance de ne pas en sortir, sous peine d'être traitre à son groupe, à ses parents, à sa famille, à sa tribu, à sa langue, à sa religion, ou à celles de ses parents ou de son groupe… à sa condition originelle, à ceux qui partagent cette condition, classe sociale, etc. 

Les thérapeutes connaissent bien l'enfermement que représente un conflit d'appartenance : l'interdiction implicite de se dépasser, l'impossibilité de sortir de sa condition pour accéder à mieux ou simplement à autre chose, quel que soit ce mieux, cet autre. 

Les pédagogues aussi savent bien comment nombre d’adolescents issus de l’immigration vont avoir tendance, à partir du collège, à négliger, “oublier” ou rejeter la langue du pays d’accueil, souvent au profit de la langue du père ou de la mère. En primaire, tel enfant refusera obstinément ou échouera à écrire, alors que sa maîtrise de l'oral est excellente, que ses deux parents sont diplômés d’études supérieures, jusqu’à ce que l’on découvre que son papa, immigré, ne maîtrise pas l’orthographe de la langue d’accueil ; dans ce cas, il aura suffi que le père commence à parler avec lui dans sa langue maternelle — ce qu’il ne faisait pas — pour lever le blocage du fils, permettant ainsi à ce dernier de sortir d’une peur inconsciente de trahison, de dépassement du père.

Dès que le conflit d'appartenance est compris comme un conflit de loyauté, on accède à un niveau supérieur, plus universel, plus archétypal, car si je ne peux pas appartenir au même groupe que toi, en revanche je peux ressentir le même impératif de loyauté que toi. C'est dans ce devoir intériorisé de fidélité que les deux protagonistes pourront se rejoindre et recréer du lien. Les médiateurs questionneront donc délicatement cette appartenance, cet attachement,  l’amour de la famille éloignée, du pays lointain, la fidélité à des origines plus ou moins connues, à une culture pratiquée, mystérieuse ou fantasmée, aux regrets qui en découlent, à la nostalgie d’un paradis perdu ou rêvé, etc., en un mot le sens de cette loyauté, ce qu’elle représente pour l’un… Naturellement ils feront de même pour l’autre médiant. Chacun pourra entendre le récit de l’autre, ce qui lui tient à cœur… et constater combien ils se ressemblent.

D'autres valeurs émergeront de cette maïeutique ; chemin faisant, les médiants rejoindront le plus souvent la raison même pour laquelle les parents avaient immigré : la fierté des parents et de la famille éloignée si je sors de ma condition pour accéder à une condition meilleure, le bien-être des futurs enfants, l'aide que je pourrais apporter aux miens en ayant une bonne maîtrise de la langue du pays d'accueil ou de la culture dominante, etc. Et les médiants de découvrir que ce serait donc là qu’ils devraient situer leur plus grande fidélité : réussir dans le pays d’accueil de leurs parents. Chacun renouera avec sa propre personne intérieure, trouvera un sens nouveau à sa vie, à partir du niveau supérieur et non à partir d’un quelconque marchandage.

C'est cette dimension qui manque aux approches qui se focalisent sur la nature ou les causes du conflit et non sur les valeurs humaines qui les sous-tendent. Le négociateur, le conciliateur ou le militant pacifiste cherchera à faire comprendre que nous sommes tous frères, qu'il faut collaborer, faire la paix, bla bla bla, tandis que le médiateur saisira les points communs, les joies et les peines, même s’ils ne semblent rien avoir à faire avec l’objet du conflit ; il prêtera attention aux sujets dont nous avons le même entendement, aux valeurs que nous partageons à raison même de notre nature humaine et non de notre culture ou d’une quelconque appartenance communautaire ; il occupera des terrains de jeux qui ne sont pas de nature matérielle mais philosophique, voire métaphysique. 

C'est la quête du sens, le sens seul, qui recrée le lien entre les protagonistes, leur permet de toucher à l'universalité des valeurs, à ce qui les fait se ressembler, se retrouver, au-delà des croyances, des besoins, des aspirations, des rêves de chacun, etc. Là est le vrai travail du médiateur, un travail de maïeutique, d'accompagnement du questionnement intérieur des médiants sur le sens. Ce n’est pas la recherche de la paix ; la paix sera le bénéfice secondaire de la médiation. Le lien renoué par le sens retrouvé en sera la source et le bénéfice premier, princeps.

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